Vivre de paysage

Vivre de paysage

ou l’impensé de la Raison

de François Julien, 2014

 

estampe

Lu à un moment où je ne pouvais en rendre compte, c’est un de mes livres préférés de cet auteur prolixe en pensée dé-coïncidente, qui sait si bien mettre en tension la pensée européenne et chinoise, pour nous aider à penser l’Impensé de la Raison.

Je reviens sur cette palpitante lecture qui m’a fait voir le paysage autrement.

Je ne m’étais jamais demandée ce qu’était un paysage avant ce livre. Pourtant je fais de la photo, je cherche le bon angle, le bon éclairage, la bonne composition, ce qui rend telle vue représentative ou originale. Pourtant, comme tout un chacun, je me perds volontiers dans un paysage, j’y ressens des émotions, je laisse errer mon regard et je me laisse emporter dans des rêveries.

Bref!

« C’est beau! »

Et c’est tout?

« La coupure entre le sensible et le spirituel s’y défait enfin. »

« Y apparaît ce qui fait monde. »

Ça a une autre gueule, hein!?

François Jullien part de la définition européenne du paysage, restée identique depuis le XVIème siècle :

« La partie d’un pays que la nature présente à un observateur. » Ou « Telle qu’elle s’offre à la vue. »

La partie, qui ampute d’emblée le paysage, le réduit à son aspect et nous place à l’extérieur, dans une sorte d’abstraction. Cette partie est non distincte, rattachée à d’autres, et se déplaçant avec le sujet, elle est relative. Elle évoque le manque.

Le mot paysage vient de pays dans toutes les langues européennes, ce qui le place dans la géographie. Ça semble logique pour nous, n’est ce pas? Mais ce n’est pas universel!

Le paysage n’existe pas sans l’oeil qui le regarde. Mais de fait, dans cette définition, l’homme est extérieur au paysage.

La nature et l’observateur sont en vis à vis, objet et sujet. Où l’on retrouve le couple infernal fondateur de la Connaissance dans notre modèle de pensée grec.

François Jullien interroge aussi l’acte de regarder, et y décèle trois épaisseurs différentes. On peut regarder un objet en restant en surface, on peut l’observer, le scruter, l’analyser, et on peut aussi se rendre réceptif : « Je regarde alors en captant de façon diffuse, comme je recueille dans mon oreille les sons que j’entends. » et « pour qu’il y ait paysage, il faut que le regard se promène », qu’il circule et se déconcentre.

Et il s’interroge : En quoi cette définition a-t-elle culturellement hypothéqué notre vision, notre perception du paysage?

Afin de secouer nos évidences et nous proposer de penser le paysage comme ressource, l’auteur confronte notre vision à la culture chinoise, où la pensée du paysage, au coeur des belles lettres, est antérieure de 1000 ans à la nôtre.

En Chinois, paysage se dit ‘montagne(s)-eau(x)’ ou ‘montagne(s)-rivière(s)’.

paysage automne_detail1

Une corrélation entre opposés, qui offre un jeu d’interactions sans fin entre des facteurs contraires : le vertical et l’horizontal – l’immobile et le mouvant – la forme, le relief et le sans forme – le transparent, le massif et l’épars – le stable et le fluide – la vue et l’ouïe.

« Du monde se met en tension et se déploie, et l’humain est compris dans ces implications multiples ». L’homme n’est plus devant le paysage, mais entre, intégré, placé entre Ciel et Terre.

Face à notre ‘paysage’ se trouve un binôme montagne-eau. Il n’est plus local mais global, cosmique.

Face à la ‘partie’ se trouve le ‘tout’, dans sa cohérence par accouplement. La pensée européenne promeut le tout comme une composition de parties. Les lettres de l’alphabet, la géométrie, l’anatomie sont ainsi conçues, l’analyse des parties permettant de saisir le tout.

La pensée chinoise accouple l’un et l’autre, le vide et  le plein, le yin et le yang, met en relation, donc en tension. Dans la calligraphie*, le tracé du pinceau procède du vide et du plein, du haut et du bas, de l’appuyé et du relevé, du dense et du léger. Ce sont des oppositions inséparables.

*petite note : à ce sujet, je vous recommande ‘L’unique trait de pinceau’, de Fabienne Verdier, et ‘Vide et Plein’ de François Cheng

Parlons peinture!

En Europe, la notion de paysage est récente. Elle date de la Renaissance, avec les maîtres flamands et italiens où elle a été pensée comme exigence de vérité, mais aussi un simple élément d’une composition plus complète, dans une fenêtre ou un créneau. Elle est toutefois aussi le prémice de l’élément de liberté et d’improvisation, la marque d’indépendance de l’artiste, au prix d’une progressive laïcisation du monde.

Tout au long du XIXème siècle, « en se libérant peu à peu de l’emprise de la perspective, avant que d’en faire sauter brutalement la contrainte, le paysage a conquis son autonomie et sa pleine expansion », des Impressionnistes à Cézanne.

Délaissé au XXème siècle, il se réveille aujourd’hui dans le souci de l’environnement.

La perspective n’a-t-elle pas fait obstacle à l’appréhension du paysage?, questionne l’auteur.

La peinture chinoise s’est émancipée beaucoup plus tôt de la contrainte de la ressemblance. Ses paysages révèlent le Qi, le souffle-énergie des variations infinies. La montagne n’a pas de forme prédéfinie, elle est toutes les formes possibles, qui peuvent toutes cohabiter.

Quant à la perspective ! En peinture chinoise, on distingue trois modes de lointains, le lointain haut, le lointain profond et le lointain plan. L’un fait lever la tête, le deuxième fait percer du regard, le troisième contempler au loin.

« Voilà que disparaît, du même coup, toute position arrêtée du regard se plaçant devant le paysage comme devant la fenêtre »

« Regarder n’est pas neutre, unitairement abstrait, mais se module et se répartit selon des positions diverses entre lesquelles on évolue ».

La figuration des personnages évolue aussi en fonction du mode de lointain auquel ils sont positionnés. Ils ne sont pas étalons, mesures de toute chose, mais intégrés au paysage.

bateau1

J’ai eu la grande chance d’aller en Chine, et seule pour occuper mes journées, j’ai visité plusieurs musées splendides à Shanghai. Celui des peintures anciennes m’avait bouleversée. Si j’avais su ce que j’entrevois maintenant, à l’émotion se serait mêlée une grande joie. Mais ce que j’ai ressenti alors, c’est l’universalité, le côté cosmique de ces paysages, et leur énergie incroyable.

Je ne vous raconte pas tout le livre, pas plus que je n’ai tout dévoilé de ‘Dé-coïncidence’. Parce que ces ouvrages sont riches et denses, et que chacun y puise les éléments qui lui parlent le plus.

Vous pourrez en appprendre encore beaucoup sur la poésie paysage chinoise, si differente, l’horizon, la mise sous tension qui fait paysage, et la connivence, « entrer en connivence avec le paysage ».

Je termine avec un extrait sur la connivence :

kiosque

« Je me suis souvent demandé pourquoi avaient été construits ces kiosques aux toits rouges ou ocrés qu’on voit parsemer les paysages d’Extrême-Orient. (…) Le kiosque est là pour qu’on puisse entrer en connivence avec le paysage. (…) Dans ce kiosque non seulement l’on se repose et l’on s’abrite, mais aussi on flâne, on boit du thé, on entre et sort, on s’y détend. On y joue ou bien on y récite des poèmes. On passe un moment, et même on y oublié le temps.

Comme on peut y rester des heures, on y éprouve les transformations silencieuses de la lumière du jour, du temps qu’il fait. (…) On y écoute autant qu’on y regarde. On y éprouve le paysage dans son nuancement continu : on s’y emplit de paysage comme de ce qui nous fait apparaître ce qu’est le monde. Le kiosque est construit pour cela. Il est construit pour ce plaisir-là, mais ce plaisir lui-même vaut Révélation. »

Quelle coïncidence !

IMG_0997

Aujourd’hui je voudrais vous parler d’une conférence et d’un livre:

Dé-coïncidence
D’où viennent l’art et la littérature
De Francois Jullien, 2017

 

Vous connaissez ce sentiment qu’une réflexion est à la fois limpide, que vous la saisissez, la ressentez presque en profondeur, mais qu’elle est difficile à mettre en mots?
Bien sûr vous pouvez lire le livre de François Jullien. Il l’a parfaitement expliquée, cette notion de dé-coïncidence. Mais…. ce qui se conçoit bien s’énonce clairement, c’est mon défi du jour : énoncer clairement ce que j’ai compris.

J’étais à Bordeaux pour la présentation de son nouveau livre. Une conférence dans une cave. Il a été limpide, j’ai bu ses paroles! (Source, fontaine….). Son livre est plus ardu, plus dense et va plus loin. C’est une lecture passionnante. L’homme a une culture philosophique et littéraire immense.

Je me lance!

Nous sommes tous en quête de l’harmonie, de l’adéquation parfaite entre nous et la vie, nous et l’Autre, nous et la Nature, nous et une spiritualité. Nous cherchons la coïncidence parfaite, source d’un bonheur paisible.

Nous cherchons le bonheur.

Nous aspirons à la coïncidence.

Mais le mot ‘coïncidence’ a aussi un autre sens, celui du hasard : Tiens! Quelle coïncidence !

Et ces deux sens forment un hiatus, entre le structurel (l’harmonie, l’adéquation totale) et l’événementiel (le hasard de la rencontre).

C’est la faille créatrice qui fait que l’on existe.

L’harmonie parfaite est stérile. Le bien n’existe pas sans le mal. Nul Paradis sans Enfer. La coïncidence ne résiste pas à la durée.

Concrètement, si on trouve l’harmonie à un moment de sa vie de couple par exemple, on est déjà très chanceux. Pouvons-nous décemment espérer que cette harmonie durera toujours? Que nos vies coïncideront éternellement? Que nos deux individualités se fondront indéfiniment dans une coïncidence parfaite? Serions-nous dans ce cas toujours des individus?

La faille, l’écart fait partie intégrante de l’harmonie.

Mieux : l’initiative mène à la liberté.

Car exister, ex-istere, signifie « se tenir hors ».

Exister, c’est dé-coïncider.

 

Quelques exemples:

Au commencement était la dé-coïncidence : la première inclinaison dans la pluie verticale des atomes qui a permis la première rencontre par collision.
Pour commencer à exister, l’homme doit quitter le paradis terrestre. Où « Ils se voient nus » est le reflet de l’élaboration d’une conscience.
Le Dieu chrétien est dé-coïncidence. Par son fils vont se rencontrer la transcendance et l’immanence. Sans cette mise en tension, Dieu ne serait pas actif en tant que Dieu. Il serait stérile.

L’harmonie, la coïncidence s’avère négative du fait même de sa positivité.

Ainsi, il faut « dé-coïncider de la Vie pour pouvoir déployer la Vie ».

Dé-coïncider nous rend actif, inventif, ouvre sur l’aléatoire, l’exploratoire, sur ce qui peut aussi bien s’amorcer qu’avorter.

Dé-coïncider est différent du progrès. Il ne s’agit pas d’aller vers un mieux, mais vers un autre. François Jullien dit : « promeut, mais ne promet pas! »

Exister c’est « promouvoir la dé-coïncidence jusqu’à se tenir hors de l’enfermement par adaptation, dépasser la limite et devenir sujet de sa liberté, une liberté conquise ».

Il n’est pas ici question de morale. Mais d’éthique : la dé-coïncidence comme exigence.

Si la dé-coïncidence s’entend par rapport à soi, en temps que retrouver son initiative, elle s’applique aussi à l’Autre. Respecter l’Autre, c’est préserver ce dehors qu’il apporte pour ne pas s’enliser en soi, c’est renouveler la rencontre, par opposition à être-là. Voilà la clé de la possible pérennité du couple. Elle n’est pas dans la coïncidence parfaite. Elle est dans la rencontre sans cesse renouvelée. (Lire ‘les transformations silencieuses’, qui montrent aussi pourquoi le couple ne peut et ne doit rester figé dans son harmonie première).

Ainsi, la coïncidence effective n’existe que par re-coïncidence. Elle n’est pas garantie. Il n’y a pas de compromis. C’est le prix à payer pour exister.

IMG_1008

(La faille – d’en Fabienne Verdier)

Je trouve cette notion terriblement excitante et inquiétante à la fois. Il n’y a aucun confort là dedans. Mais l’espoir de se sentir exister, l’espoir d’extase – qui est le même mot qu’ex-istere, mais en grec!

François Jullien parle de Rimbaud, de Rousseau comme grand dé-coïncideur, de Mallarmé, de la peinture moderne. Il me donne le sentiment que dé-coïncider demande courage et intelligence. Que ce n’est pas pour le commun des mortels, mais pour des êtres d’exception.

Alors je m’interroge : quelle sorte de vie est-ce que je recherche?

J’ai un besoin fondamental d’harmonie, notamment dans les relations humaines, où je cherche sans cesse le consensus, la douceur. Dans ma vie, je cherche à tenir mon rôle, aussi petit soit-il, à faire ma part, ma part de colibri. Je suis aimante. J’aime donner, surtout de l’amour.

Cela signifie-t-il que je me contente de vivre? Vivre nous est donné, ce n’est pas une visée, comme dit François Jullien. N’ai-je pas le courage d’exister ? Ou le talent? Si mes valeurs dé-coïncident de celles de notre société, voire parfois de notre culture, je n’invente pas mes solutions par dé-coïncidence, je ne crée pas, je ne joue pas!

Car c’est sur cette notion de Jeu, comme Weltspiel, « innocent, joyeux et libre » que termine le livre, avec Nietzsche. Et avec Mallarmé « Toute Pensée émet un Coup de Dés », qui laisse toute sa place au hasard.

Mais si je garde présent à l’esprit que « dé-coïncider est promotionnel, projectif et engage un avenir », alors je me dis que mon projet de vie est tout à fait dé-coïncidant! Et toc!

 

 

 

 

Adieu à mon métier

IMG_0978

Ceux qui m’ont côtoyée toutes ces années le savent : j’ai aimé mon métier.
J’ai respecté mes élèves, les ai traités avec bienveillance. Ma famille sait combien je me suis engagée pour eux.

Aujourd’hui je quitte ce métier par la petite porte de la maladie longue durée et du reclassement en fonction administrative. Si je suis reconnaissante à mon administration de m’offrir ce refuge pour finir ma carrière, je n’en suis pas moins triste.

Cela fait plusieurs années que je suis épuisée, à la recherche de solutions. J’ai sollicité de l’aide, ce qui pour moi n’est pas une évidence.

– « Autant vous prévenir tout de suite, je ne peux rien pour vous! Mais racontez moi votre petite histoire! »

Alors j’ai cherché seule. Transmettre à de jeunes collègues ce que m’avait appris le travail avec les élèves m’a semblé sensé. J’ai été recrutée comme formatrice de formateurs. Malheureusement dans le même temps, mon poste au collège a été supprimé. Par mesure de carte scolaire, j’ai obtenu le lycée voisin, y retrouvant d’anciens élèves.

De quoi réveiller l’enthousiasme! Je me suis attelé à cette double tâche.

Mais cumuler la formation de formateurs sur la réforme du collège et la découverte du travail au lycée de la seconde au BTS, avec les différents bacs, et un calendrier inconnu, c’était plus que ce que je pouvais faire à cette étape de ma carrière !

– « Vous avez eu la chance d’obtenir un très bon lycée par mesure de carte scolaire. Il va falloir être à la hauteur! »

Le cadre du lycée, avec ses objectifs d’examens, est bien plus étroit encore que celui du collège.

Mon credo a toujours été la pédagogie : Créer mes cours, des activités, des jeux, des projets, pour que les élèves retrouvent le plaisir d’apprendre qui est le propre du vivant.

L’échange franco-allemand, les spectacles, le projet immeuble, le projet Krimi, le loto, les chansons (y compris les écrire), les gâteaux de Noël avec la segpa, les relations avec les écoles primaires, les discussions sur les méthodes d’apprentissage, un grand projet de recherche avec exposition sur l’expressionnisme allemand, la création de jeux d’apprentissage, que sais-je encore ! J’y ai mis tout mon coeur.

Au collège, à un moment je suis sortie de la classe. J’ai créé un club UNESCO, j’ai monté avec des collègues et coordonné une expérimentation pédagogique d’envergure, je suis allée travailler au micro-lycée, j’ai participé à une recherche de la Fondation de France, j’ai co-animé le club théâtre, j’ai travaillé avec les élèves décrocheurs…

– « Vous avez eu la chance d’obtenir un très bon lycée par mesure de carte scolaire. Il va falloir être à la hauteur! »

Je ne l’ai pas été! Je me suis épuisée à essayer de l’être. Mais j’étais déjà trop fatiguée, et j’avais déjà trop manqué de soutien.

La fin de l’expérimentation! Après des mois de préparation et quatre ans d’engagement non-stop, passionnant, avec des collègues merveilleux, avec des élèves réactifs et reconnaissants, mais aussi d’âpres moments de découragement et de lutte contre l’institution ou nos supérieurs, voire nos propres collègues, la fin de l’expérimentation nous a laissés épuisés. Sans regrets, riches d’expérience et de collaboration, mais épuisés. Sans reconnaissance non plus. A part celle des élèves, qui bien sûr est la plus importante de toutes.

Pourquoi notre institution n’est-elle pas capable de reconnaître et de soutenir ceux qui ont tant donné et s’y sont épuisés ?

En arrêt maladie, j’ai rencontré un homme qui m’a soignée d’une écoute empathique et de quelques paroles merveilleuses. Il m’a dit que j’étais précieuse et qu’il aurait été fier de m’avoir dans son équipe, que c’était le rôle des chefs d’établissement de repérer les collègues aussi engagés et généreux, de les guider dans leur carrière et de les soutenir quand ils n’en peuvent plus. Il est lui même proviseur, il sait ce qu’il dit.

Bien sûr j’en ai rencontré d’autres, des facilitateurs de projets, des gens à l’écoute, des collègues généreux, mais combien par rapport à tous les autres?

95% du temps j’ai pensé « Peu importe! Seuls comptent les élèves. » Et c’est vrai! Mais ça reste un dur métier, avec les élèves, même si on est bienveillant et enthousiaste.

Aujourd’hui je vais mieux. J’essaie de me dire que j’ai fait du bon boulot, toutes ces années. J’essaie de ne pas m’en vouloir de ne pas aller au bout. De me pardonner d’avoir lâché mes élèves en plein milieu d’année. De me faire à l’idée que je ne suis plus enseignante. C’est une drôle de sensation. Nous nous définissons tellement par notre métier.

Heureusement j’ai d’autres projets : un projet couture pour enfant, et surtout celui que vous connaissez, lecteurs de mon blog si silencieux ces derniers temps (maintenant vous savez pourquoi), le projet oasis « Terre Sourire ». Maintenant je sais que j’y arriverai!

Si des dernières années je me suis parfois dit que je m’étais probablement trompée de métier, à présent j’ai un regard plus serein sur mon parcours. Je dirais que, en dépit d’une institution rigide et trop souvent aveugle, j’ai été une bonne enseignante.

Et je repense aussi avec gratitude à celui qui, le premier, m’a donné le goût d’enseigner. Et à toutes les belles rencontres, enfants et adultes, de ces longues années de travail de professeur.

Les transformations silencieuses

De François Jullien

img_1643

Je me souviens avec émotion du jour où mon grand père a rendu visite à un ami qu’il n’avait pas vu depuis plus de trente ans. « Il est vieux! », avait-il dit en le quittant. « Je suis vieux aussi alors! » , avait-il ajouté, traquant son image dans une vitrine.  Pourtant il se rasait tous les matins. Sans se regarder et sans se voir. (Je suis très douée aussi pour ça!)

Vieillir, grandir, se désaimer font partie des transformations silencieuses qui, un jour, créent événement quand nous constatons un certain degré de maturation. Mais le propos de François Jullien dépasse largement cette expérience commune pour confronter deux modes de pensée, occidentale et chinoise. En observant l’écart entre nos perceptions de l’existence, de la société, de l’Histoire, nous pouvons déconstruire ce en quoi notre vision du monde, appuyée sur le langage, est conditionnée par notre culture. Et nous pouvons entrevoir une autre perception possible, ‘oser’ penser autrement. « Jusqu’où a-t-on pu repousser ici et là les frontières du pensable et étendre le soupçon de ce qu’on ne pense pas à penser? » Cet écart promeut un point de vue d’exploration. J’aime beaucoup cette pensée curieuse et ouverte qui ne place pas d’échelle de valeurs mais « déplie l’éventail, fait paraître une faille dans cet insoupçonné du préalable de la pensée. »

Pour commencer, François Jullien relève la conception grecque, et donc européenne du sujet et de l’action. L’homme européen est sujet d’initiatives, il conçoit, veut, vise et entreprend, tout en gardant le sentiment de son Être. Son action est locale, momentanée et se démarque du cours des choses. L’épopée retrace ses aventures. Le Chinois se place, lui, dans un continuum sans égard à lui, un enchaînement global dont il est le produit successif. La transformation est globale, progressive, s’inscrit dans la durée, le résultat d’une corrélation de facteurs. Le stratège n’a d’autre ambition que « de transformer le rapport de forces de façon à le faire basculer silencieusement à son profit, dans la durée ». Le Prince n’impose rien, il transforme les mœurs autour de lui, en silence. La transformation se diffuse, s’auto déploie. Comme la nature, sans saga ni épopée. L’energie est investie dans le procès des choses. L’épuisement, déjà contenu dans le germe, entraîne la modification, qui permet la continuation et donc la durée.

Le temps, une autre notion qui nous distingue. En Chine, il n’existe pas de concept de temps, au sens où nous l’entendons. Notre culture perçoit le temps comme un but, nous allons vers la mort, vers l’événement. Notre vie est une course contre le temps, une flèche tendue vers sa cible, la fin! Pour les Chinois, il n’existe que le tao, un procès continu de transformations subtiles. Il existe une durée, les saisons, inscrites dans un processus continu de renouvellement. Le germe du fruit à venir contient aussi son périssement, et de sa pourriture naîtra le prochain fruit. Le yin et le yang, opposés imbriqués l’un dans l’autre, montrent que l’unité contient les germes de l’essor et de la chute. Visuellement je me représente le temps occidental comme une flèche lancée vers sa cible, et le temps Chinois comme une, non plusieurs ondulations sans fin ni commencement. Ça change la vision de la vie!

Notre culture européenne est une culture de l’événement. Notre religion est une religion de l’événement. Nous sublimons l’événement car nous y voyons  « la seule voie d’effraction possible vis à vis du conditionné », l’affirmation de notre liberté. L’événement crée une rupture ouverte, promeut l’existence, le miracle, le phénomène. Il permet de « réentendre l’avènement du monde ».

Le Chinois, la langue chinoise, utilise le même mot comme nom, verbe ou adjectif, (Ming = éclairer, clarté, clair). Aussi n’existe-t-il pas de conflit entre l’événement et la chose. La sagesse chinoise dissout l’événement, dédramatise et défocalise, nous libérant de l’émotion qu’il suscite, et le replace dans sa cohérence, comme émergence et conséquence de maturations subtiles.

Cela change la vision de l’Histoire et de la politique! Nos dirigeants sont pris dans un système qui les dépasse, pieds et poings liés? Parce qu’ils n’osent pas penser autrement! Ils promettent des actions sans pouvoir agir, mais ils peuvent « accueillir le moment dans son occurrence », renoncer à l’idee de but à atteindre pour écouter les amorces infimes et infinies du changement et les aider à émerger, voir les germes de possibles qui vont permettre la transformation diffuse, mais latente et à long terme.

Mon interprétation personnelle de cet écrit complexe mais passionnant, la voici: Si nos politiciens sont bloqués dans leur conception du monde comme nécessitant ruptures et interventions musclées, la société civile, elle, est en route, elle est ‘de saison’, comme dit François Jullien. Elle transforme subtilement les bases de notre culture de l’événement, et utilise pour ça l’outil créé par cette même civilisation moribonde, la Communication! Les acteurs de la décroissance, les Pierre Rhabi, les adeptes de la permaculture, les Albigeois et autres partageurs, jardiniers et éducateurs, les voix qui s’insurgent contre Monsanto et les distributeurs de semences anciennes et illégales, et tant d’autres ... diffusent subtilement leur vision de transformation silencieuse. Ils font leur part. À nous de faire également la nôtre!

 

Notre oasis TerreSourire

th-1.jpeg

Nous venons de terminer une formation gratuite sur internet, appelée mooc. Cette formation provient de l’Université des Colibris. Elle est généreuse, géniale, et germinatoire! Bon, d’accord, ça n’existe peut être pas, mais je voulais un troisième adjectif en gé! Et celui ci correspond bien à l’idée de semer des graines qui vont germer dans nos esprits, et qui sont aussi ces fameuses graines qui vont germer dans notre terre nourricière. Que nous  allons planter!

 

Lien vers l’Université des Colibrth.jpegis: https://www.colibris-lemouvement.org/agir/campagne-tous-candidats/luniversite-des-colibris-vers-un-nouveau-projet-de-societe

 

 

Une oasis, c’est un lieu de partage. On peut y partager son habitat, mais ce n’est pas obligatoire, ses valeurs, son jardin en permaculture, des lieux de vie, d’artisanat.

J’aime le terme d’artisanat lié à l’oasis. Nous allons être les artisans de notre propre lieu et mode de vie. Et nous allons créer notre lieu de vie, indépendant et privatif, mais aussi et surtout tous nos espaces communs: le jardin pour tendre vers l’autonomie alimentaire, le système de phyto-épuration pour gérer l’eau au plus près, nos espaces communs: table ronde, bureau, bibliothèque, atelier, élevage de quelques poules, chèvres, un âne!!

 

Le Larzac? Le rêve soixante-huitard? Oui, dans une certaine mesure, mais avec des différences claires. Il ne s’agit pas de vie commune, mais de la création d’une communauté de vies indépendantes, il s’agit de vie simple, mais pas nécessairement bohème, d’un retour aux sources et d’un rejet d’une société centrée sur l’argent et le gain, mais avec des objectifs d’autosuffisance et de gestion des ressources et des énergies.

 

yourte2.jpg                 yurt-wallouter.jpg

Une yourte en autoconstruction, un lieu épatant pour prendre des décisions!

 

Lien vers l’autosuffisance: http://autosuffisance.fr

Une belle définition, je trouve!

 

La permaculture en est l’image. Il s’agit de cultiver la terre en dépensant le moins d’énergie possible, d’agencer les espaces de telle sorte qu’ils se nourrissent les uns des autres. Selon ce principe, chaque plante, chaque élément remplit plusieurs fonctions.

th-2.jpeg

Par exemple, les poules, en plus de nous fournir de la nourriture, nettoient le sol, le fertilisent, mangent nos déchets de cuisine et des insectes potentiellement nuisibles tout en divertissant petits et grands par leur compagnie !

 

permaculture-design.jpgLiens vers la permaculture:

Fb: Permaculture, solution définitive aux pesticides et à la faim !

http://www.permaculturedesign.fr

http://www.madamelaterre.com/pages/la-permaculture/quelques-exemples-de-techniques-utilisees-en-permaculture.html

 

Lien vers la phyto-épuration:

http://www.grainedeau.eu/presentation-d-une-phytoepuration-des-eaux-grises-en-image

phyto-epuration.jpg

 

Grâce au mooc, nous, les initiateurs du projet qui s’appelle provisoirement du moins et à ma grande joie  «TerreSourire », avons pu créer notre premier cahier des charges.  Nous avons dû réfléchir précisément au style de vie que nous voulions construire, aux méthodes de collaboration et de partage, aux activités que nous voulions développer, à la taille de notre groupe mais aussi au financement et au montage juridique. C’est une grande avancée pour nous car le projet devient plus clair et plus concret.

A présent, nous cherchons un terrain. De préférence sous la Loire et jusque dans le sud, mais pas trop! Avec des corps de bâtiments existants à retaper, un cours d’eau si possible, et des terres cultivables. Une mairie qui accepte de soutenir un projet de hameau…

Si l’aventure vous tente, faites le moi savoir! Qui sait? Nous ferions peut être un bout de chemin ensemble?

Le droit à la paresse

De Lafargue
J’ai déniché ce petit bijou à 2,40€ aux Éditions Mille et une Nuits. Le bonhomme, proche de Karl Marx, écrit Le Droit à la Paresse en 1883, depuis la prison de Sainte Pélagie. Bon sang! Plus de cent trente ans après, on peut vérifier que ce qu’il dénonçait alors s’est réalisé!

« Une étrange folie possède les classes ouvrières des nations où règne la civilisation capitaliste. Cette folie traîne à sa suite des misères individuelles et sociales, qui depuis des siècles torturent la triste humanité. Cette folie est l’amour du travail, la passion moribonde du travail, poussée jusqu’à l’épuisement des forces vitales de l’individu et de sa progéniture. »

Ainsi débute ce texte dans lequel Lafargue dénonce les prêtres, les économistes et les moralistes qui ont sanctifié le travail, mais aussi les ouvriers qui se sont laissés pervertir. « Le travail est la cause de toute dégénérescence intellectuelle. »

Il s’érige contre Thiers qui voulait rendre toute puissante l’influence du clergé pour propager « cette bonne philosophie qui apprend à l’homme qu’il est ici-bas pour souffrir ».

L’obsolescence programmée, une invention du XXème siècle? Que nenni!  » Tous nos produits sont adultérés pour en faciliter l’écoulement et en abréger l’existence ».

Autre moyen de développer la production, rendre les ouvriers consommateurs. « Afin de trouver du travail pour toutes les non-valeurs de la société actuelle, afin de laisser l’outillage industriel se développer indéfiniment, la classe ouvrière devra, comme la bourgeoisie, violenter ses goûts abstinents, et développer indéfiniment ses capacités consommatrices. »

L’aberration de la surproduction infinie dans un monde fini, une idée neuve? Non plus! « Puisque la quantité de travail requise par la société est forcément limitée par la consommation et par l’abondance de la matière première, pourquoi dévorer en six mois le travail de toute l’année? »

Travailler moins pour cesser de produire sans nécessité et enfin « non épuisés de corps et d’esprit, commencer à pratiquer les vertus de la paresse ».

Même les industriels ont fait l’expérience qu’une réduction du temps de travail et des congés non seulement ne réduisait pas la production, mais l’augmentait. « Quelle marche vertigineuse imprimera à la production française une réduction légale de la journée de travail à trois heures ? », en conclut Lafargue.

Il est succulent ce texte, ironique à souhait, et il nous montre à quel point les choses n’ont pas changé depuis 1883! Que dis-je? Lafargue dénonçait des pratiques d’un siècle!

Alors, je vous demande pardon si j’ai dérogé à ma règle de ne publier que des pensées positives et constructives, mais j’ai trouvé ce texte dopant. Je laisse l’auteur conclure: « Depuis un siècle, le travail forcé brise leurs os, meurtrit leurs chairs, tenaille leurs nerfs; depuis un siècle, la faim tord leurs entrailles et hallucine leurs cerveaux!… Ô Paresse, prends pitié de leur longue misère! Ô Paresse, mère des arts et des nobles vertus, sois le baume des angoisses humaines! »