Vivre de paysage

Vivre de paysage

ou l’impensé de la Raison

de François Julien, 2014

 

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Lu à un moment où je ne pouvais en rendre compte, c’est un de mes livres préférés de cet auteur prolixe en pensée dé-coïncidente, qui sait si bien mettre en tension la pensée européenne et chinoise, pour nous aider à penser l’Impensé de la Raison.

Je reviens sur cette palpitante lecture qui m’a fait voir le paysage autrement.

Je ne m’étais jamais demandée ce qu’était un paysage avant ce livre. Pourtant je fais de la photo, je cherche le bon angle, le bon éclairage, la bonne composition, ce qui rend telle vue représentative ou originale. Pourtant, comme tout un chacun, je me perds volontiers dans un paysage, j’y ressens des émotions, je laisse errer mon regard et je me laisse emporter dans des rêveries.

Bref!

« C’est beau! »

Et c’est tout?

« La coupure entre le sensible et le spirituel s’y défait enfin. »

« Y apparaît ce qui fait monde. »

Ça a une autre gueule, hein!?

François Jullien part de la définition européenne du paysage, restée identique depuis le XVIème siècle :

« La partie d’un pays que la nature présente à un observateur. » Ou « Telle qu’elle s’offre à la vue. »

La partie, qui ampute d’emblée le paysage, le réduit à son aspect et nous place à l’extérieur, dans une sorte d’abstraction. Cette partie est non distincte, rattachée à d’autres, et se déplaçant avec le sujet, elle est relative. Elle évoque le manque.

Le mot paysage vient de pays dans toutes les langues européennes, ce qui le place dans la géographie. Ça semble logique pour nous, n’est ce pas? Mais ce n’est pas universel!

Le paysage n’existe pas sans l’oeil qui le regarde. Mais de fait, dans cette définition, l’homme est extérieur au paysage.

La nature et l’observateur sont en vis à vis, objet et sujet. Où l’on retrouve le couple infernal fondateur de la Connaissance dans notre modèle de pensée grec.

François Jullien interroge aussi l’acte de regarder, et y décèle trois épaisseurs différentes. On peut regarder un objet en restant en surface, on peut l’observer, le scruter, l’analyser, et on peut aussi se rendre réceptif : « Je regarde alors en captant de façon diffuse, comme je recueille dans mon oreille les sons que j’entends. » et « pour qu’il y ait paysage, il faut que le regard se promène », qu’il circule et se déconcentre.

Et il s’interroge : En quoi cette définition a-t-elle culturellement hypothéqué notre vision, notre perception du paysage?

Afin de secouer nos évidences et nous proposer de penser le paysage comme ressource, l’auteur confronte notre vision à la culture chinoise, où la pensée du paysage, au coeur des belles lettres, est antérieure de 1000 ans à la nôtre.

En Chinois, paysage se dit ‘montagne(s)-eau(x)’ ou ‘montagne(s)-rivière(s)’.

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Une corrélation entre opposés, qui offre un jeu d’interactions sans fin entre des facteurs contraires : le vertical et l’horizontal – l’immobile et le mouvant – la forme, le relief et le sans forme – le transparent, le massif et l’épars – le stable et le fluide – la vue et l’ouïe.

« Du monde se met en tension et se déploie, et l’humain est compris dans ces implications multiples ». L’homme n’est plus devant le paysage, mais entre, intégré, placé entre Ciel et Terre.

Face à notre ‘paysage’ se trouve un binôme montagne-eau. Il n’est plus local mais global, cosmique.

Face à la ‘partie’ se trouve le ‘tout’, dans sa cohérence par accouplement. La pensée européenne promeut le tout comme une composition de parties. Les lettres de l’alphabet, la géométrie, l’anatomie sont ainsi conçues, l’analyse des parties permettant de saisir le tout.

La pensée chinoise accouple l’un et l’autre, le vide et  le plein, le yin et le yang, met en relation, donc en tension. Dans la calligraphie*, le tracé du pinceau procède du vide et du plein, du haut et du bas, de l’appuyé et du relevé, du dense et du léger. Ce sont des oppositions inséparables.

*petite note : à ce sujet, je vous recommande ‘L’unique trait de pinceau’, de Fabienne Verdier, et ‘Vide et Plein’ de François Cheng

Parlons peinture!

En Europe, la notion de paysage est récente. Elle date de la Renaissance, avec les maîtres flamands et italiens où elle a été pensée comme exigence de vérité, mais aussi un simple élément d’une composition plus complète, dans une fenêtre ou un créneau. Elle est toutefois aussi le prémice de l’élément de liberté et d’improvisation, la marque d’indépendance de l’artiste, au prix d’une progressive laïcisation du monde.

Tout au long du XIXème siècle, « en se libérant peu à peu de l’emprise de la perspective, avant que d’en faire sauter brutalement la contrainte, le paysage a conquis son autonomie et sa pleine expansion », des Impressionnistes à Cézanne.

Délaissé au XXème siècle, il se réveille aujourd’hui dans le souci de l’environnement.

La perspective n’a-t-elle pas fait obstacle à l’appréhension du paysage?, questionne l’auteur.

La peinture chinoise s’est émancipée beaucoup plus tôt de la contrainte de la ressemblance. Ses paysages révèlent le Qi, le souffle-énergie des variations infinies. La montagne n’a pas de forme prédéfinie, elle est toutes les formes possibles, qui peuvent toutes cohabiter.

Quant à la perspective ! En peinture chinoise, on distingue trois modes de lointains, le lointain haut, le lointain profond et le lointain plan. L’un fait lever la tête, le deuxième fait percer du regard, le troisième contempler au loin.

« Voilà que disparaît, du même coup, toute position arrêtée du regard se plaçant devant le paysage comme devant la fenêtre »

« Regarder n’est pas neutre, unitairement abstrait, mais se module et se répartit selon des positions diverses entre lesquelles on évolue ».

La figuration des personnages évolue aussi en fonction du mode de lointain auquel ils sont positionnés. Ils ne sont pas étalons, mesures de toute chose, mais intégrés au paysage.

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J’ai eu la grande chance d’aller en Chine, et seule pour occuper mes journées, j’ai visité plusieurs musées splendides à Shanghai. Celui des peintures anciennes m’avait bouleversée. Si j’avais su ce que j’entrevois maintenant, à l’émotion se serait mêlée une grande joie. Mais ce que j’ai ressenti alors, c’est l’universalité, le côté cosmique de ces paysages, et leur énergie incroyable.

Je ne vous raconte pas tout le livre, pas plus que je n’ai tout dévoilé de ‘Dé-coïncidence’. Parce que ces ouvrages sont riches et denses, et que chacun y puise les éléments qui lui parlent le plus.

Vous pourrez en appprendre encore beaucoup sur la poésie paysage chinoise, si differente, l’horizon, la mise sous tension qui fait paysage, et la connivence, « entrer en connivence avec le paysage ».

Je termine avec un extrait sur la connivence :

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« Je me suis souvent demandé pourquoi avaient été construits ces kiosques aux toits rouges ou ocrés qu’on voit parsemer les paysages d’Extrême-Orient. (…) Le kiosque est là pour qu’on puisse entrer en connivence avec le paysage. (…) Dans ce kiosque non seulement l’on se repose et l’on s’abrite, mais aussi on flâne, on boit du thé, on entre et sort, on s’y détend. On y joue ou bien on y récite des poèmes. On passe un moment, et même on y oublié le temps.

Comme on peut y rester des heures, on y éprouve les transformations silencieuses de la lumière du jour, du temps qu’il fait. (…) On y écoute autant qu’on y regarde. On y éprouve le paysage dans son nuancement continu : on s’y emplit de paysage comme de ce qui nous fait apparaître ce qu’est le monde. Le kiosque est construit pour cela. Il est construit pour ce plaisir-là, mais ce plaisir lui-même vaut Révélation. »

Une réflexion sur “Vivre de paysage

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