Contes et poèmes

Un saule, de Emile Verhaeren, est un poème qui m’a accompagnée tout au long de mon adolescence et ma vie d’adulte. Il me parle encore.

 

Un Saule

Est-il tordu, troué, souffrant et vieux !

Sont-ils crevés et bossués, les yeux

Que font les nœuds dans son écorce !

Est-il frappé dans sa vigueur et dans sa force !

Est-il misère, est-il ruine,

Avec tous les couteaux du vent dans sa poitrine,

Et, néanmoins, planté au bord

De son fossé d’eau verte et de fleurs d’or,

A travers l’ombre et à travers la mort,

Au fond du sol, mord-il la vie, encor !

Un soir de foudre et de fracas,

Son tronc craqua,

Soudainement, de haut en bas.

Depuis, l’un de ses flancs

Est sec, stérile et blanc ;

Mais l’autre est demeuré gonflé de sève.

Des fleurs, parmi ses crevasses, se lèvent,

Les lichens nains le festonnent d’argent ;

L’arbre est tenace et dur : son feuillage bougeant

Luit au toucher furtif des brises tatillonnes

L’automne et ses mousses le vermillonnent ;

Son front, velu comme un front de taureau,

Bute, contre les chocs de la tempête ;

Et dans les trous profonds de son vieux corps d’athlète,

Se cache un nid de passereaux.

Matin et soir, même la nuit,

A toute heure je suis allé vers lui ;

Il domine les champs qui l’environnent,

Les sablons gris et les pâles marais ;

Mon rêve, avec un tas de rameaux frais

Et jaillissants, l’exalte et le couronne.

Je l’ai vu maigre et nu, pendant l’hiver,

Poteau de froid, planté sur des routes de neige ;

Je l’ai vu clair et vif, au seuil du printemps vert,

Quand la jeunesse immortelle l’assiège,

Quand les bouquets d’oiseaux fusent vers le soleil ;

Je l’ai vu lourd et harassé, dans la lumière,

Les jours d’été, à l’heure où les grands blés vermeils,

Autour des jardins secs et des closes chaumières,

S’enflent de loin en loin, comme des torses d’or ;

J’ai admiré sa vie en lutte avec sa mort,

Et je l’entends, ce soir de pluie et de ténèbres,

Crisper ses pieds au sol et bander ses vertèbres

Et défier l’orage, et résister encor.

Si vous voulez savoir où son sort se décide,

C’est tout au loin, là-bas, entre Furne* et Coxyde,

Dans un petit chemin de sable clair,

Près des dunes, d’où l’on peut voir dans l’air,

Les batailles perpétrées

Des vents et des nuées

Bondir de l’horizon et saccager la mer.

 

Émile Verhaeren, La Guirlande des dunes, 1909

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